De Paris à Elvington
par Robert Saubry-Bobet

Louviers, Éditions Ysec , 2007.- 133p.- ISBN 2846730792. Prix : 16 €.


Préface de Philippe Rouyer

Tai! End Charlie désigne l'avion placé en dernière position (la plus vulnérable) dans une formation de l'USAAF. C'est aussi le nom que l'on donne, dans la RAF au mitrailleur arrière. Et c'est aussi un terme qui désigne les combattants de la dernière année de l'offensive de bombardement stratégique. Au cours de cette dernière année, les bombarde-
ments atteignent une intensité sans précédent. Si la Lufwaffe a presque disparu du ciel, les quelques avions qui restent ne sont pas les moins redoutables : ce sont des avions fusée, des chasseurs à réaction, et les FW-190 « long nez". La DCA est plus active que jamais, et les pertes de l'aviation alliée sont extrêmement élevées..

Récemment, était publié en Angleterre un ouvrage consacré aux Tail End Charlies américains et britanniques. Il était nécessaire de rappeler que ces combattants des derniers mois n'étaient pas les moins exposés, car la guerre ne s'est pas terminée en Europe le 6 juin 1944. Les troupes au sol ne pénètrent en Allemagne qu'en janvier 1945, et la contre-offensive des Ardennes a fait craindre un moment la prolongation des hostilités. Et qui peut affirmer qu'une poignée de fanatiques, préférant l'Apocalypse à la défaite, n'est pas prête à mettre en œuvre de terrifiantes armes secrètes?


Il ne faut pas oublier de rendre hommage aux Tai! End Charlies français, en particulier ceux des groupes de bombardement Guyenne et Tunisie, les French Heavies. Car s'il s'agit effectivement de combattants de la dernière heure, leur engagement ne date pas du début de l'année 1945. Robert Saubry-Bobet est l'un de ceux-là. C'est pour lui et ses camarades un aboutissement, une victoire personnelle, que de prendre part, après les geôles espagnoles et des mois d'errance, à leur première mission de bombardement.

Le Général de Gaulle avait invité ceux qui se trouvaient en Angleterre ou ceux qui «viendraient à s'y trouver » à le rejoindre. Et ce n'était pas simple pour un jeune français que de « venir à se trouver en Angleterre ». Il fallait réussir à s'évader de la France occupée, et l'on verra que Robert Saubry-Bobet a dû s'y reprendre à trois fois . Dans bien des cas, les évadés de France étaient repris par les autorités espagnoles, et internées dans des camps de concentration. Ces camps n'étaient bien évidemment pas des camps d'extermination, mais les conditions d'internement étaient telles que personne n'était certain d'en sortir indemne ou même vivant : les épidémies, conséquence de la promiscuité et de l'absence totale d'hygiène et les mauvais traitements pouvaient avoir raison des organismes les plus robustes, affaiblis par la sous-alimentation.

Robert SAUBRY-BOBET n'a donc pu effectuer que très peu de missions, rageant de ne pouvoir en faire plus alors qu’il était enfin prêt. C’était frustrant par rapport à ceux qui ont accompli un tour complet, mais bien suffisant pour trouver la mort, au début de l'année 1945. D'autant que l'entraînement avait déjà réduit les effectifs, tant les conditions de sécurité étaient précaires en ces années de guerre.

Pendant près de 60 ans. Robert Saubry-Bobet a gardé le silence. À 84 ans, encouragé par ses amis, il a souhaité raconter son aventure, pour les jeunes d'abord, qui ne connaissent de la Seconde guerre mondiale que les épisodes portés au cinéma ou à la télévision, et pour tous ceux qui, plus âgés, se sont empressés d'oublier les évadés de France.Il était difficile de ne pas perdre espoir dans la France occupée : le pays n'était plus qu'une gigantesque prison, et les Français des détenus, soumis au bon vouloir de leurs geôliers.

Bien plus, le pays était rançonné, et devait à grand frais entretenir les armées d’occupation. Il était difficile de ne pas désespérer devant la complicité passive d’une bonne partie des autorités Françaises en apprenant chaque jour les nouvelles victoires de l’Armée Allemande. Les Français qui ont poursuivi la lutte n’ont pas seulement sauvé l’honneur. Avec leurs pauvres moyens, les armées de la France Libre ont permis à la France de retrouver immédiatement son rang de nation souveraine et de prendre place, dès sa création, au Conseil permanent de sécurité de L’ONU, jouant comme on a pu le constater à plusieurs reprises un rôle de médiateur irremplaçable dans les relations internationales de la deuxième moitié du 20e siécle. Si les Français leur doivent beaucoup, le reste du monde leur est aussi redevable.

D’autres ont déjà publié leurs souvenirs, et certains avec de réelles qualités littéraires. Si le talent de l’écrivain n’est pas ennemi de la vérité, il arrive qu’il vienne à lui donner un certain éclairage pour ménager une progression ou accroître la tension dramatique. D’autres encore engagés dans la vie politique, ont souhaité servir une cause. Rien de tout cela chez Robert Saubry-Bobet. Sil a de multiples talents (le bridge, le golf et bien entendu tout ce qui touche à l’industrie du caoutchouc) ce n’est pas un homme de plume. Son récit, dépourvu d’effets, n’est autre qu’un témoignage. À ce titre, il contribue, plus qu’une œuvre littéraire, à la connaissance historique. Ce livre est le fruit de la collaboration d’un trio : Robert Saubry-Bobet, pour l’essentiel (et n’oublions pas que c’est lui qui était dans l’avion…) Daniel Crouin, pour les conseils techniques, et Philippe Rouyer pour les recherches documentaires et les traductions.

Il s'agit nécessairement d'un point de vie subjectif. Robert Saubry-Bobet n'avait pas l'intention de rédiger une étude historique, mais de livrer un témoignage, son témoignage, avec son interprétation des faits. La France et l'Allemagne sont devenues le centre même de l'Union européenne, au point que la réconciliation franco-allemande n'est plus qu'un souvenir. Lorsqu'ils parlent de nos amis d'Outre-Rhin, ceux qui ont connu la guerre disent "les Allemands". Mais lorsqu'ils évoquent ceux qui les ont envahis, occupés, spoliés, pris en otage, et parfois torturés, ils disent toujours "Les Boches". Nous n'avons pas voulu édulcorer récits et témoignages, et , au risque de déplaire à tous les "Tartuffe", nous avons laissé parler les Anciens avec leurs propres mots. C'est aussi cela, la vérité.

On lira aussi Soldats inconnus, une page de Robert Saubry-Bobet écrite en hommage à Léon Fourcade.

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